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Archive pour août 2009

Théâtre et politique,une fonction citoyenne

30/08/2009 Nadia Burgrave Burggraeve Commentaires désactivés

A  Charles de Gaulle , dans le Morbihan ,notre expérience de théâtre  a été réellement  annonciatrice  d’un vaste mouvement vers davantage  de projets pédagogiques essentiels,concrets et simples. Je recommencerai l’année prochaine, peut-être pas avec le spectacle qui nous a été donné l’année dernière  “ LOIN DE VERDUN” mais je suis parfaitement satisfaite que l’on s’interroge sur les possibilités que le théâtre ambulant, avec ses maigres moyens, peut  offrir .

Nous exposons le point de vue de Gérard Noiriel  que je partage à propos du théâtre et de sa  fonction dans la société :

Histoire,Théâtre et politique ” paru en 2009 aux éditions Agone, dans lequel il plaide pour  un retour au  théâtre civique, politique et intellectuel:  “capable de fournir des armes   pour mieux  résister aux médias et au pouvoir d’Etat ….”Pour être efficace,il faut que la raison rencontre l’émotion.Ce qui est prouvé dans la recherche doit être éprouvé par le public...”

Voici son point de vue publié par le Monde du 11 juillet ,au moment du Festival d’Avignon.

Il faut un retour à Brecht ! Non à une scène ghettoïsée,par Gérard Noiriel

….”Au lendemain de la seconde guerre mondiale, le théâtre a joué un rôle majeur dans la reconstruction de la vie intellectuelle française, car, de tous les arts, c’est celui qui semblait le plus apte à conjuguer l’intellect et l’émotion pour inciter les citoyens à prendre en main leur destin collectif. Le théâtre public a pris son envol en s’appuyant sur cette vision idéalisée de l’art dramatique, devenant ainsi le fer de lance d’une politique affirmant la nécessité de démocratiser la culture.

Jusque dans les années 1970, le nom de Brecht a incarné ce nouveau théâtre à la fois créatif, ouvert sur le monde de la science et engagé sur le plan civique. Brecht a été pourchassé par les nazis. Il a vu dans sa jeunesse comment les attaques frontales contre la raison et la connaissance avaient permis à Hitler de manipuler les émotions du peuple au nom de “l’identité allemande”. Il en a tiré la conviction que la collaboration entre artistes et savants était nécessaire pour fourbir les armes permettant aux citoyens de résister à toutes les manipulations du “nous”.

Lorsqu’on examine la situation du théâtre public, force est de constater que cet idéal brechtien s’est effondré, même s’il existe des exceptions. Les trois dimensions de la culture (art, science, action civique) que Brecht avait intégrées dans son théâtre ont été disjointes et forment trois mondes qui ne se parlent plus. Alors que les connaissances produites sur la société sont plus riches et plus fiables, il n’existe pratiquement aucun lien entre les sciences sociales et le théâtre. De même, l’élite du milieu artistique n’a plus de contacts réels avec les associations populaires, comme c’était le cas à l’époque de Jean Vilar.

La sociologie nous aide à comprendre que personne n’est responsable de cette situation. Elle s’explique par les effets contradictoires de l’institutionnalisation de la culture, de la science et de l’action sociale. C’est grâce à cette prise en charge par l’Etat que le milieu théâtral a conquis son autonomie, permettant aux artistes de ne plus dépendre du marché et d’échapper à la tutelle directe du pouvoir politique. Mais l’autonomie n’est pas synonyme de liberté. Les artistes du théâtre public dépendent des subventions versées par les fonctionnaires de la culture et de la programmation décidée par celles et ceux qui dirigent les théâtres. L’explosion de l’offre de spectacle et la stagnation de la demande ont rendu les choix de plus en plus draconiens, incitant les institutions à se replier sur leur pré carré. Les lignes budgétaires sont devenues ainsi de véritables lignes Maginot, creusant le fossé entre le “scientifique”, le “culturel” et le “social”.

Tous ceux qui ont eu l’occasion, comme je l’ai fait moi-même, d’oeuvrer à des projets théâtraux s’efforçant de dépasser ces clivages savent qu’il s’agit là d’une tâche insurmontable. Dès qu’on avoue la dimension civique d’un projet culturel, on est aussitôt renvoyé à la case “citoyenneté” ou “sociale” et l’on doit sans cesse se justifier pour échapper au stigmate du “sociocu”.

Ces querelles de frontières dépassent le clivage droite/gauche et les politiques sont eux-mêmes souvent démunis face à elles. Aucune institution culturelle n’encourage des projets d’envergure associant des chercheurs en sciences sociales, des artistes du spectacle vivant et des acteurs associatifs. Etant donné que les metteurs en scène et les compagnies ne sont pas incités à se lancer dans cette voie, on ne peut pas leur reprocher de l’ignorer. Inversement, pourquoi les chercheurs consacreraient-ils du temps à des projets qui n’entrent pas dans les tableurs que nos experts concoctent pour mesurer notre excellence ?

Le théâtre public s’est donné comme principale mission de réduire la fracture séparant le public cultivé et le public populaire. Mais force est de constater qu’il a échoué sur ce plan, la proportion des ouvriers qui vont au théâtre reste très faible. Bien que le théâtre ne soit pas responsable des inégalités sociales qui déterminent les choix culturels, cet échec pèse comme un stigmate sur le milieu, car c’est un argument très efficace pour supprimer des subventions ou des emplois. Pour échapper à la critique, la tentation est grande d’institutionnaliser la séparation des publics : du classique pour les classes moyennes cultivées et du hip-hop pour les jeunes issus de l’immigration. Dans le même temps, quelques nominations de représentants de ce qu’on appelle désormais les “minorités visibles” permettent de faire croire qu’on “lutte contre les discriminations”, alors qu’en réalité ces logiques identitaires ne font que les aggraver.

La seule façon d’oeuvrer à la démocratisation de la culture, c’est de renforcer les liens entre artistes, chercheurs et acteurs de la vie associative. Ces derniers sont en contact quotidien avec les milieux populaires, dont beaucoup d’entre eux sont issus. Alors qu’ils auraient besoin d’être soutenus et reconnus, les deux définitions dominantes de la culture conjuguent leurs effets pour les marginaliser. La première, c’est l’élitisme qui réduit la culture à ses formes les plus académiques (ou avant-gardistes) et la seconde, c’est la démagogie qui consiste à laisser croire que nous avons tous une culture qu’il suffirait d’exprimer pour être reconnu comme artiste.

Là encore nous sommes à des années-lumière de l’idéal de Brecht, qui reposait sur la valorisation de l’apprentissage, car il était convaincu que c’est la capacité de se placer toujours en situation d’apprenti qui permet d’échapper aux tutelles et aux enfermements identitaires. Les réformes cherchent à supprimer les dernières passerelles qui permettaient aux associations socioculturelles de garder le contact avec le milieu artistique et scientifique. Le pouvoir a intérêt à atomiser les individus, car c’est le meilleur moyen d’affaiblir leurs capacités de résistance. Les chercheurs, les artistes, les acteurs de la vie associative sont confrontés à la même politique, mais ils sont incapables d’agir ensemble, car la solidarité ne se décrète pas. Seuls ceux qui ont appris à se connaître, qui ont travaillé ensemble et partagé des aventures communes peuvent se retrouver côte à côte pour défendre leurs intérêts et leur cause.

Si un retour à Brecht s’impose, c’est d’abord parce que nous avons besoin de rétablir des liens entre l’art, la science et l’action civique. Il faut inventer un espace commun de réflexion et d’action, à l’écart des enjeux institutionnels, pour imaginer des façons de défendre notre autonomie, tout en gardant le contact, au-delà des experts, avec les citoyens qui nous donnent les moyens de vivre. C’est de cette manière que nous pourrons échapper à l’alternative ruineuse dans laquelle on veut nous enfermer : l’Etat ou le marché.

Gérard Noiriel,Histoire,Théâtre et politique,Agone,2009.

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